Erró ou le portrait comme chambre d’échos

Erró ou le portrait comme chambre d’échos

Par Danielle Kvaran

« Le principe de la peinture a consisté à tracer, grâce à des lignes, le contour d'une ombre humaine. »

C’est ainsi que l’écrivain latin Pline l’ancien (Iersiècle après J.-C.), dans Histoire naturelle (livre XXXV), fait coïncider la naissance des arts visuels avec l’invention du portrait et il fonde ses diressur un récit légendaire. Un soir, la fille du potier Butadès reçoit la visitede son bien-aimé qui doit partir au loin. Désireuse de garder la mémoire de l’absent, elle dessine sur le mur, à l’aide d’un morceau de charbon, le profil du jeune homme en suivant le contour de l’ombre projetée par la lampe.

Cette fable souligne ce qui a donné son importance au portrait dans la civilisation occidentale : sa capacité, en véhiculant un effet de ressemblance, à perpétuer le souvenir d’individus, à lutter contre l’oubli. Du portrait sculpté à la photographie et à la vidéo, en passant par les tableaux, le genre est présent sous de multiples formes dans l’histoire de l’art, même si, à certaines périodes, le souci de vraisemblance n’est plus prioritaire. Portraits individuels, doubles portraits, portraits de couples, de famille, de groupe, portraits d’apparat, portraits intimes, portraits allégoriques ou symboliques, portraits historiés ou travestis, portraits réalistes, portraits psychologiques, portraits caricatures ou fantaisies, autoportraits, cette énumération, volontairement restreinte, suffit pourtant à donner une idée de la richesse de la pratique artistique dans ce domaine.

« Dans presque tous mes tableaux, observe Erró en 1984, il y a l’histoire d’un personnage, de plusieurs personnages, d’un objet ou d’une machine. [1] » Et il est vrai que, parmi les nombreuses représentations de figures humaines que comporte l’œuvre de l’artiste, le portrait occupe une place non négligeable. Exécuté dans des styles et des techniques variés pendant les années de formation, il est ensuite abandonné jusqu’en 1959 où, synthétisant les apports du Dadaïsme, du Surréalisme et du Pop art, il devient « collage peint », réalisé à partir d’un report image par image de documents photographiques sur la toile ou bien, le plus souvent, à partir d’un collage préalable[2]. Puisant alors sa matière dans les magazines et autres médias de masse, Erró entreprend de recycler des images de personnages réels ou imaginaires, célébrités ou anonymes, et les recontextualise dans le cadre de nouveaux assemblages plus ou moins fantaisistes, reposant sur la confrontation d’éléments hétérogènes, différant par leurs origines spatio-temporelles. Filmé, le portrait suit un mouvement identique, passant d’une capture directe du réel, avec la succession de visages d’artistes internationaux dans Grimaces (1964-1967), à un montage de clichés, découpés dans des revues, comme dans Stars (1966-1967).

À Hafnarhús, ce sont précisément quelques-uns de ces portraits « de deuxième main » qui sont présentés au public pour marquer le vingtième anniversaire de la donation par Erró d’une importante partie de ses œuvres et de ses archives à la municipalité de Reykjavík. Les pièces sélectionnées (films, peintures, estampes collages, plaques émaillées), qui proviennent de la collection du Musée de la Ville de Reykjavík et de celle de l’artiste, ont été réalisées entre 1963 et 2007 et sont centrées pour la quasi-totalité autour d’individus ayant existé réellement[3]. De nombreuses séries picturales sont ainsi mises à contribution à l’occasion d’une présentation générale qui s’organise, dans un espace commun, autour de cinq thèmes  : histoire et politique, art, littérature, musique, science et technique. Par ailleurs, cinq ensembles de tableaux – les Monstres, les Lettres d’amour japonaises, les Cosmonautes, les Nord - Africaines et les Poupées – reçoivent un éclairage particulier et sont accrochées successivement dans une salle distincte. Trois films d’Erró viennent enfin compléter ce tour d’horizon du portrait : Mary Monster, Stars et Faces.

Ces divers accrochages sont révélateurs de la grande liberté qu’introduit Erró dans le traitement du portrait. Avec lui, le genre défie toute classification et il est malaisé de le définir à l’aide de termes utilisés pour la description de portraits classiques. Ainsi, parler de doubles portraits à propos de toiles où l’une des figures représentées sert, par comparaison ou métaphore, à définir le sujet principal, n’est pas vraiment approprié, de même que la mention de « portraits de groupes » pour désigner des tableaux - inventaires (« scapes ») réunissant divers personnages, morts de surcroît, convient mal. Comment nommer ces portraits d’écrivains, si particuliers à l’artiste et si proches finalement des biographies littéraires, dans lesquels sont convoquées, autour de la personne visée, non seulement des images la figurant à différents stades de sa vie, mais également des photographies de ses proches et des références à son contexte socio-historique et culturel ou à ses réalisations passées ? Où classer ces portraits, très spéciaux, tels ceux des cosmonautes, où des figures réelles sont représentées dans des mises en scènes totalement imaginaires ? Et ces portraits de poupées, créations humaines à l’image de l’humain, coquilles vides mais incarnant des modèles esthétiques et comportementaux, à travers lesquelles l’artiste retrouve les traces d’une histoire, fictive, partagée avec la personne présente ou absente du tableau?

Les portraits d’Erró excèdent les catégories et les hiérarchies. Différents par le format, l’écriture, la tonalité et la composition, ils peuvent faire l’éloge ou le blâme d’un personnage, ou être plus neutres dans leur approche, avoir une portée purement documentaire ou plus politique, manifester une intention ironique, parodique, satirique, ou poétique. Ils peuvent s’appuyer sur deux, trois, quatre images ou fragments d´images, et même beaucoup plus, relevant d’un même style ou pas. Mais, réécritures d´histoires individuelles ou collectives à partir d’une imagerie codée mais détournée, ils ont en commun de se situer à la frontière de la fiction et de la réalité et d’instaurer, par montage et juxtaposition, des entre-deux qui activent l’imaginaire et invitent au récit. Face à eux, quel qu’en soit le degré de complexité formelle, le regardeur ne peut s’enfermer dans une contemplation passive. C’est à lui de tracer son propre itinéraire visuel et, faisant appel à sa mémoire et à son imagination, de proposer sa propre interprétation. À lui de fermer la parenthèse ouverte par le peintre.


[1] Extrait d’un texte de Jean-Jacques Lebel, Erró dans la tempête, paru dans Erró 1974-1986, catalogue général, Fernand Hazan, Paris, 1986, p. 7.

[2] En fait, entre 1961 et 1963, on trouve quelques portraits de transition, réalisés à partir de photographies de profil (intervention d’un relais iconographique) que l’artiste remplit de figures anthropomorphes de son propre cru, à caractère expressionniste, typiques de sa peinture à cette époque.

[3] Les portraits fictifs, mettant en scène des personnages de bande dessinée (Mickey, Silver Surfer, Red Sonja…), ne sont pas pris en compte dans cette exposition.

Print




 

Mobile | Contact us | Sitemap | Large/small     

 

 

Hafnarhus

Visit the museum
Open: 10:00 - 17:00
Thursday 10:00 - 20:00
 

Kjarvalsstadir

Visit the museum
Next exhibitions will open on Sept. 27th

 

 

 

Asmundarsafn

Visit the museum
1. May - 30. Sep. 10-5
1. Oct. - 30. Apr. 1-5